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Angela Davis : "Le racisme en Colombie est pareil qu’aux États-Unis"

 Par César Rodríguez G.*, spécialement pour El Espectador.

 

La célèbre leader des Droits Humains s’est entretenue avec El Espectador lors d’une rencontre avec les communautés noires du département du Cauca.

La célèbre leader des Droits Humains s’est entretenue avec El Espectador lors d’une rencontre avec les communautés noires du département du Cauca.

 Angela Davis se sent à l’aise dans ce coin où sévit la violence colombienne. Nous réalisons l’interview à La Toma, dans le nord du Cauca, à quelques pas seulement des mines d’or dans lesquelles les communautés noires travaillent de manière artisanale depuis plus de trois siècles et que les compagnies minières qui brandissent des permis octroyés par l’État cherchent à exploiter aujourd’hui. Les hôtes de Davis sont les communautés sur lesquelles pèsent des ordres d’expropriation et dont les leaders ont été menacés et déplacés parce qu’ils se sont opposés.

 La Toma est une poudrière et Davis le sait. C’est probablement pour cette raison qu’elle se sent est bien ici. Parce qu’elle a grandi sur la “Colline de la Dynamite” à Birmingham dans l’Alabama, au cœur du sud des États-Unis, où le Ku Klux Klan faisait exploser les bombes dans le quartier noir des activistes du mouvement pour les droits civils, au début des années soixante.

 La Toma est constituée d’une poignée de maisons enclavées au sommet de la montagne, de laquelle on voit, au loin, la municipalité de Suárez et le barrage de Salvajina. Les témoignages entendus par Davis durant toute la journée relatent la détermination des afrocolombiens à ne pas abandonner ce territoire ancestral malgré la violence.

 C’est la raison pour laquelle Davis, le “doux ange noir ” de la chanson des Rolling Stones, l’icône mondiale des causes antiracistes et féministes a décidé de venir lorsqu’elle a entendu l’histoire de ce lieu il y a quelques mois, de la bouche d’un leader du Processus des Communautés Noires (Proceso de Comunidades Negras). Ici, tout le monde a pu entrer, contrairement aux plus de 500 personnes qui n’ont pas réussi à entrer pour assister à la conférence très courue qu’elle a offerte à l’Université Nationale de Bogotá, deux jours avant. Chaque mère cheffe de famille, chaque gamin, qui était libre ce samedi, avait une place au premier rang dans le centre communautaire. La philosophe consacrée de l’Université de Californie qui avait disserté à Bogotá était absente. C’est l’activiste de Birmingham qui se présentait ici. Elle a écouté les témoignages des habitants, a pris part à la danse des femmes qui bougeaient au rythme des violons du Cauca.

 

César Rodríguez Garavito: C’est votre première visite en Colombie. Quelles sont vos impressions ?

 Angela Davis: Je suis très heureuse d’avoir eu l’occasion de connaitre une partie habituellement invisible de la Colombie. Je connais les luttes de la population afrocolombienne et j’avais entendu parler de ce qui se passe dans cette région en particulier. C’est une expérience que je n’oublierai jamais. Ce qui m’a le plus impressionné, c’est le fait que toutes les générations portent tant de joie dans le cœur. Je comprends maintenant la passion avec laquelle ils se battent pour leurs terres ancestrales. Mais je me suis rendue compte qu’il ne s’agit pas seulement de conserver l’héritage de la terre, mais aussi de conserver une histoire, une culture, la musique.

 

CRG: Quel est le sens de ce qui se passe ici pour les causes que vous avez défendu ?

 AD: L’obsession du capitalisme pour l’appât du gain, qui ne reconnait pas l’humanité, qui ne reconnait pas la culture, qui ne reconnait pas l’histoire. Je pense que tout cela est plus évident ici, à La Toma, dans les luttes pour les terres ancestrales, que dans n’importe quel autre endroit au monde. Les peuples afrocolombiens et indigènes qui essaient de conserver la connexion avec leurs terres —qui est également la connexion avec leur histoire, avec leur culture— sont écrasés par les entreprises multinationales. Toute personne critique du capitalisme doit se familiariser avec la situation d’ici à La Toma et en Colombie, car je sais que La Toma n’est qu’un exemple des conflits qui se déroulent dans l’ensemble du pays.

 

CRG: Quelles similitudes et quelles différences avez-vous remarqué entre le racisme dans votre pays et le racisme en Colombie?

 AD: Le racisme a su changer ses structures et ses idéologies avec le temps. On peut faire remonter cela aux temps de l’esclavage et de la colonisation, de telle sorte que, lorsqu’on voit en action les structures du racisme qui restent actives aujourd’hui dans l’hémisphère, on reconnait la présence des fantômes du colonialisme et de l’esclavage. En Colombie, il y a des modalités de racisme qui me rappellent beaucoup le racisme aux États-Unis.

 Mais ce qui m’intéresse ce n’est pas d’amener l’analyse du racisme des États-Unis, mais d’étudier les relations entre Armée et Gouvernement américains et entre l’Armée et le Gouvernement Colombiens. Je suis par exemple curieuse de voir la façon dont les États-Unis soutiennent la création d’un appareil répressif en Colombie comme celui du complexe industriel des prisons aux États -Unis.

 Cela ne se fait pas automatiquement. C’est le résultat de l’intervention du gouvernement américain dans les politiques colombiennes. Pendant mon séjour, le gouvernement des États-Unis a approuvé une aide militaire pour la prochaine année car il pense que la Colombie fait ce qu’il faut pour la protection des Droits Humains.

 

CRG.: Quel est le rôle de la violence et de la répression dans la discrimination raciale?

 AD: Ce que j’appelle le complexe industriel des prisons nous permet de voir clairement comment on utilise le racisme pour générer des bénéfices. De fait, la relation est évidente ici dans cette région minière, dans laquelle les intérêts de l’industrie minière encouragent un type de racisme qui produira d’énormes profits. Aux États-Unis, un grand nombre d’entreprises sont impliquées dans le développement et l’expansion continus du système des prisons, dans lequel sont confinés 2,4 millions de personnes. Un adulte sur 100 est sous les verrous. Une personne sur 31 est sous contrôle du système correctionnel, que ce soit en prison préventive, en prison avec une condamnation, en liberté conditionnelle, ou en prison à domicile. C’est épouvantable si l’on tient compte de la manière dont la prison a été utilisée et continue de l’être dans ce qu’on appelle la Guerre contre le Terrorisme, ou à Abu Ghraib, où la torture était présentée comme quelque chose d’exceptionnel.

 

CRG: L’élection d’un président afrodescendant aux États-Unis a-t-il apporté un changement ?

 AD: Certaines choses ont changé. Imaginer l’élection d’un président noir n’aurait pas été possible il y a dix ans, il y a vingt ans et surtout pas il ya cent ans. Dans ce sens, c’est une bonne chose. Cependant, le plus important dans les élections d’il y a deux ans c’est le fait que Barack Obama s’est effectivement présenté, du moins à ce moment, comme le résultat de la lutte radicale pour la justice.

 Il s’est identifié avec le mouvement des droits civils, avec la lutte pour la liberté, et je pense pour cette raison, il a réussi à attirer beaucoup de personnes. Maintenant, la question de ce qui s’est passé et de ce qui va se passer est totalement distincte. Ma position a toujours été que ce sont les mouvements de masse aux États-Unis et dans d’autres endroits du monde qui ont la responsabilité de mettre la pression sur Obama pour qu’il retire les troupes en Afghanistan, par exemple, ou pour qu’il soutienne un système de santé beaucoup plus radical que celui qu’il soutient actuellement.

 Ceux qui estiment que nous vivons désormais dans une société post-raciale aux États-Unis perdent de vue le caractère structurel du racisme. Comme disent certains, un seul homme noir à la Maison Blanche ne compense pas le million de noirs dans la Grande Maison, c'est-à-dire, en prison. Les aspects structurels du racisme continuent de persister dans l’éducation, le logement, la santé. Le combat continue donc.

 

CRG: En Colombie, il ya un débat sur les programmes d’action affirmative (bourses; quotas universitaires, etc.) pour promouvoir l’accès des afrocolombiens au marché du travail, à l’éducation supérieure, comme cela s’est fait aux États-Unis et au Brésil. Quelles leçons offrent quatre décennies d’existence de ce type de programme dans votre pays ?

 AD: A l’origine, les actions affirmatives ont été proposées comme un élément d’une stratégie plus générale contre le racisme : pour combattre le racisme institutionnalisé, pour éliminer la ségrégation. Je pense que les actions affirmatives peuvent jouer un rôle important. Mais elles ne sont qu’un premier pas et il faut les considérer comme faisant partie d’une cause plus large pour la justice. Les actions affirmatives qui ne cherchent qu’à changer l’apparence d’une institution, sans prendre en compte la classe sociale ou le genre des personnes admises ne servent peut être à rien.

 Aux États-Unis, on parle généralement de rechercher la “diversité” dans les institutions. J’ai toujours pensé qu’un concept fort de la diversité peut générer des changements. Mais  une notion faible de la diversité —que l’on peut peut-être définir comme la “différence”— ne change rien. Par conséquent, je pense que les actions affirmatives toutes seules ne constituent pas la réponse. Elles ne doivent pas consister uniquement à l’inclusion d’individus pour garantir qu’une institution ne soit pas totalement blanche. Il est nécessaire de promouvoir et d’améliorer la situation des communautés, des collectivités. Ceux qui critiquent les actions affirmatives considèrent que c’est une question d’individus, que l’on accorde à certains individus, spécifiquement des noirs ou des latinos ou des femmes, un avantage injuste au détriment d’autres. Mais il ne s’agit pas seulement d’individus.

 

CRG: Pour revenir à la connexion entre les États-Unis et la Colombie, que pensez-vous du soutien donné par au Traité de Libre Échange par une partie du caucus des membres du Congrès afrodescendants, en invoquant le fait qu’il bénéficierait aux afrocolombiens ?

 AD: Le caucus noir ne représente pas les intérêts des mouvements qui sont en train de lutter contre le racisme, du moins pas l‘ensemble de ses membres. Je ne pense pas que tous les membres du caucus noir soutiennent le Traité de Libre Échange, car ils comprennent les dommages causés par le libre commerce dans le monde, particulièrement à travers des programmes d’ajustement structurel. Par conséquent, je me lèverais et je défierais tout membre du caucus noir qui soutient le Traité de Libre Échange et qui affirme que celui-ci profitera aux afrocolombiens.

 

* Directeur de l’Observatoire de la Discrimination Raciale (Traduction vers l’Espagnol de Yukyan Lam)

 

Traduit de l’Espagnol par Guy Everard Mbarga http://guyzoducamer.afrikblog.com